"BIENHEUREUX ENFER!"
(12-02-1917 + 14-02-1988)
Le jour où, devant la dalle du
Trocadéro en présence de sa Sainteté Jean- Paul Il, la béatification de Père
Joseph a été évoquée, j'ai entendu l'éclat de rire spontané des anges accoudés
au balcon du paradis. De cette vue imprenable, leur regard s'était
instinctivement porté de 1'autre côté de la Seine, à quelques battements
d'ailes, vers le « Bon marché », là où repose l‘infatigable
amoureux des orphelins, des miséreux, des filles-mères, des bagnards : Saint
Vincent de Paul.
Ses fidèles dévots peuvent, tout
à loisir, se recueillir rue de Sèvres devant ses restes mortels en grimpant
au-dessus du maitre-autel de la chapelle des Lazaristes. Son squelette est
enseveli dans la cire, revêtu de dorures, de soie, de dentelles, de rubans.
Yeux fardés de bleu, joues pomponnées de rose, lèvres vermeilles, l'humble
paysan landais est, pour l'éternité, transfiguré en petit marquis, courtisan du
Roi-Soleil.
« Bienheureux Joseph »
? « Saint Wresinski » ?
Joseph ! Tu mérites beaucoup
mieux. Aujourd'hui, ton sang bat dans les veines, dans te cœur de milliards
d'exclus dans lesquels tu t'es toujours reconnu.
J'ai appartenu à ATD Quart-monde
de novembre 1966 au mois de février 73. Et après 34 ans d'errances à travers le
monde, j'ai passé récemment 36 heures au cœur du Mouvement, lors de
l'inauguration du Centre International. J'ai été accueilli par les premiers
volontaires toujours sur la brèche, tel le frère prodigue. Alors, j'ai compris
à quel point l’esprit du Père Joseph ne m'avait jamais quitté, lui qui,
quelques mois avant sa mort, de passage au Guatemala, avait demandé à me voir.
En cet après-midi du jeudi 22
octobre 1987, tandis que je lui parlais du génocide épouvantable qui avait
décimé le peuple Maya, il était là, la tété dans les mains, en larmes, sans
cesse répétant : « c'est pas vrai, c'est pas possible, les hommes ne sont pas
si méchants... »
J'étais stupéfait. Pour aborder
les personnes frappées par le malheur, vivre au milieu des pauvres, les aider à
se relever, il faut être fort, savoir prendre du recul, posséder une certaine
dose d'objectivité, peut-être un peu d'indifférence, voire un brin de cynisme.
Sinon, comment résister à toutes les pressions que ceux-ci exercent sur vous :
apitoiements, mensonges, chantages, menaces, refus de coopérer... ? Lui, il
allait bientôt disparaitre au terme d'une vie où la misère, la souffrance, le
malheur lui avaient collé à la peau quoiqu'il eut voulu faire pour s'en
débarrasser et... j'étais en présence d'un petit garçon.
J'étais en présence du petit
garçon dans lequel il s'était toujours intimement considéré. Humilié, battu,
moqué, rejeté, incompris, mal aimé, rempli d'interrogations. Pourquoi son père
avait-t-il abandonné sa famille? Pourquoi des bonnes dames charitables
voulaient-elle l'arracher à sa mère pour l'emprisonner dans un orphelinat ?
Pourquoi avaient-elles exigé qu'ils se séparent du vieux piano, orgueil du
taudis ? N'avaient-ils pas droit à un peu de rêve, un peu de beauté, comme les
riches ?
Devant cet homme en larmes,
j'étais en présence du pauvre qui, jamais, ne put extirper du fond de son âme
l'humiliation de ses origines. Il portait en lui une blessure inguérissable.
Toute sa vie avait été celle d'un homme blessé. Il ne pouvait pas entendre parler
d'un malheur, croiser le regard d'un alcoolique ou d'un mendiant dépenaillé,
rencontrer une femme enceinte trainant sa ribambelle morveuse, regarder une
équipe d'ouvriers agricoles courbés dans la boue d'un champ de betteraves, sans
se voir et se savoir lui-même, en miroir, tel qu'il était depuis son enfance:
un homme en trop, sous-produit de l'humanité.
Dans le même temps, sa
sensibilité écorchée, perpétuellement aiguisée par sa propre pauvreté, lui
faisait percevoir la bêtise humaine avec une acuité extrême. Et pour survivre,
pour ne pas succomber au désespoir, à la violence, à la révolte, il avait
développé une intelligence oublieuse des mesquineries, sans rancœur ni
amertume. Il avait gardé l'âme de bambin qui s'effondre dans tes larmes, mais
aussi avec cette jubilation espiègle qui explosait parfois de façon inattendue.
Souvent, cette jubilation fugace, je l'ai constaté chez les clochards, chez les
plus miséreux, soudain mis en confiance. Elle est la soupape instinctive qui
libère, un instant, du poids sempiternel qui ronge toute énergie. Avant tout,
Jo surmontait ses découragements, ses doutes, ses angoisses grâce à une foi
inébranlable. Celle en la bonté inexplicable des hommes. « Non! Les hommes
ne sont pas si méchants ». Comme disait, en écho, plus crument, Madame
Lavergne, figure typée de la Cerisaie : « Les hommes sont bons car ils
sont cons».
J'avais vécu sous 1'influence de
cet homme durant plus de six ans. Nous avions souvent longuement échangé,
parfois de façon intime. Souvent, nous avions voyagé ensemble, j'avais "
ma dose d'engueulades, j'avais pris d'abondantes notes au cours des réunions,
pendant ses conférences. Et en cet après-midi guatémaltèque, je découvrais une
facette essentielle de sa personnalité qui m'avait presque totalement échappé :
Un homme pétri d'humilité.
2
A cette
époque, isolé au milieu d'indigènes Mayas traumatisés, victimes méchamment
torturés par la barbarie humaine, je ne me souviens pas avoir compris la portée
de l'événement exceptionnel que venait de vivre le Mouvement ATD Quart-Monde.
Aujourd'hui seulement, cherchant dans mes agendas la date précise de notre
rencontre, je découvre, ébahi, qu'elle a eu lieu cinq jours seulement après le
rendez-vous historique, sur le parvis du Trocadéro. Evènement unique dans l'histoire
du monde. Gandhi, Luther King, Jean-Paul II, l'Abbé Pierre n'ont pas réussi une
telle prouesse.
Le samedi 17
octobre 1987, invité par le Père Wresinski, les plus hautes Autorités
nationales et internationales ont prononcé un serment solennel. Serment gravé
dans une dalle de marbre scellée au plein cœur du Trocadéro. Autour du
Président de la France, de ses ministres, députés, fonctionnaires,
représentants de l'Europe et des plus hautes instances internationales de
l'ONU, de l'UNESCO, au milieu de 100.000 personnes, témoins et partie prenante
de cette démarche -des gens simples pour la plupart et des miséreux, certains
venus des quatre coins du monde- un Pacte d'alliance a été conclu avec les
chômeurs, les illettrés, les indigents, les sans abris : tous les gueux
dispersés sur la Planète. Pour la première fois dans l'Histoire de l'humanité,
les « intouchables » réunissaient et accueillaient les Grands du Monde qui les
avaient oubliés. Etonnés, ceux-ci découvraient en eux un Peuple méconnu, un
Peuple debout, quatrième pièce essentielle des rouages dans la société des
nations. Le Père Joseph 1'avait révélé : Le Quart-Monde.
Reconnaissant
d'abord officiellement que la Charte des Droits de l'Homme, inscrite près de là
sur le parvis, est incomplète puisque que les droits fondamentaux d'une part
importante de l'humanité, sont constamment bafoués à travers tous les
continents, les dirigeants mondiaux ont conclu qu'une correction indispensable
s'imposait :
"Là Où
LES HOMMES SONT CONDAMNES à VIVRE DANS LA MISERE
LES DROITS
DE L'HOMME SONT VIOLES".
Puis, avec
les participants, ces éminents personnages ont compromis leur crédibilité en
prononçant un vœu inouï aux conséquences imprévisibles pour les siècles à
venir: Ils se sont personnellement engagés à s'unir pour éradiquer la misère de
la surface de la Terre:
"
S'UNIR POUR LES FAIRE RESPECTER EST UN DEVOIR SACRE."
Sans nul
doute, de telles personnalités au planning démentiel n'avaient pas, pour
quelques heures, abandonné leurs palais et leurs bureaux de l'Elysée, de
Genève, de New York, de l'ONU, de 1'Unesco, leurs ambassades ou demeures
épiscopales pour les beaux yeux de celui qui, par dérision, avait été parfois
surnommé « le curé de la racaille». Plus que quiconque, ils sont au fait des
problèmes angoissants, insolubles, qui accablent la planète.
Ils ont
accepté de répondre à 1'invitation du Père Wresinski. Signe tangible qu'au plus
intime de leur âme, ils ont conscience que là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de
l'Homme sont violés. Avec sincérité, face à la misère monstrueuse qui
déshumanise des milliards d'êtres humains, ils portent en eux le désir de
sortir de ce cercle rongé par les vices. Hommes doués d'une intelligence
éclairée, ils ont réfléchi, analysé, décortiqué la portée universelle de ces
deux simples phrases. Par serment, ils les ont ratifiées. Solennellement, ils
ont fait vœu de la traduire dans les faits : «S'unir pour les faire respecter
est un devoir sacré». Osons leur accorder le crédit de leur foi sincère. Leur serment
ne fut pas un parjure.
L'interrogation
qui, immédiatement, vient à l'esprit: Vingt ans plus tard, de quelles manières
cette surprenante résolution s'est-elle concrétisée? Après cette prise de
conscience, quels sont les signes palpables qui indiqueraient de façon
indiscutable que la planète serait entrée dans une ère nouvelle: L'éradication
de la misère à travers le Monde ? Processus qui n'aboutira, on s'en doute,
qu'à très long terme, dans plusieurs siècles à
coup sûr. Officiellement cependant, la lutte a été engagée en cette date
historique du 17 octobre 1987, point de départ du refus juré de la misère.
Vingt ans
déjà. Au siècle passé. Une demi-éternité. Avant le génocide du Rwanda. Les
voitures ne brulaient pas chaque nuit dans les villes de France. Se sont
effondré l'empire soviétique et les Tours jumelles. Démoli le Mur de Berlin...
rapidement reconstruit en Palestine. L'Irak, le Moyen-Orient et les fragiles
espérances d'un troisième millénaire pacifié se sont évaporés. Place aux armes
désespérées dans un mépris obligé de l'idéal démocratique face aux terrorismes
de plus en plus menaçants.
Ne
resterait-il aujourd'hui que la Journée du Refus de fa Misère célébrée chaque
année les 17 octobre en guise de rappel de ce serment solennel ? Et encore, ces
Dalles, jumelles du Trocadéro qui, par dizaines, se scellent depuis lors dans
les Hauts-lieux les plus cruciaux, là où les Responsables engagent les
destinées du Monde, mais surtout là où le Quart-Monde a, depuis longtemps,
vécu, souffert, lutté, aimé, et où, aujourd'hui pour demain, elles ouvrent la
voie du seul avenir espéré par une humanité, unie, libérée de toute exclusion ?
Suffiront-elles à secouer les torpeurs fatalistes ?
3
Au regard de
l'engrenage implacable des jeux de la Bourse aux profits aussi extravagants que
précaires qui exacerbent toutes les convoitises sous le rouleau compresseur
d'un ultra libéralisme opprimant, quel est le poids de vœux et de serments de
n'importe quel personnage de bonne volonté, prisonnier de contradictions les
plus insolubles? Inutile de se gausser d'un échec de «la fracture sociale». Les
plus hauts responsables de la planète sont impuissants. Totalement paralysés
devant l’ampleur de la tâche. La généreuse résolution du Trocadéro était une
sublime utopie !
Joseph était
donc un utopiste ? Se serait bien mal le connaitre! Son intuition n'a pas
jailli du cerveau d'un intellectuel. Son programme n'est pas celui d'un
idéologue. Joseph, c'est un homme qui, jamais, n'a pu extirper de son âme une
tumeur maligne. II est sorti du ventre de sa mère avec un traumatisme
irréparable. Intuition, sensation, perception, impression aussi inconsciente
qu'obsédante, aussi ressentie qu'inexprimable, aussi honteuse qu'irréparable: Etre en trop, un moins que rien.
Né dans un
camp d'étrangers durant fa Première Guerre mondiale parce que ses parents -un
Polonais, une Espagnole- étaient regardés comme ennemis de la France, ses
maitres, ses compagnons, ses protecteurs, ses premiers éducateurs furent des
miséreux. Son enfance, il l'a vécue, tiraillé entre rêves et angoisses
perpétuelles. Tout au long de sa vie, il restera dans l'incapacité radicale
d'emprunter le déguisement de l'homme fier de sa personne, sachant gommer avec
habileté les ombres qui, toujours, ternissent l'image flatteuse que l'on porte
à soi-même. Il ne sera qu'un banal
apprenti-pâtissier, un minable curé de campagne que ses ouailles nanties,
outrées de ses attentions excessives pour les clochards et scandalisées par ses
écarts de langage peu ecclésiastique, n'auront cesse de s'en débarrasser au nom
de !a bienséance chrétienne.
Sous cet
éclairage, je saisis un peu mieux le miracle que fut la vie du Père Joseph. La
passion qui l'animait n'était, en aucun cas, le fruit d'une réflexion en
chambre. Sous-prolétaire jusqu'au bout, il n'agissait pas d'abord avec sa
raison, mais avec ses tripes. Son cœur guidait ses actions. Ses intuitions
géniales, imprévisibles, jaillissaient de la souffrance de son enfance: « II fallait
bien que je parte d'où j'étais né, avec
l'expérience et le regard que m'avait
donné la misère ».
Son génie :
il ne s'est pas enfermé dans son malheur qui empoisonnait son âme. II s'en est servi comme
d'un tremplin pour rejoindre tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre,
étaient écrasés par la conscience de ne pas avoir de place dans le milieu des
Hommes : Indésirables, inutiles, asociaux, méprisés, redoutés, suspectés,
rejetés, hais. Ignorés. Non-aimés. Multitudes innombrables. Parmi elles, les
familles les plus éprouvées qui, de générations en générations, héritent
l'indignité comme d'autres, la noblesse.
Est-ce
prémonition ou perception réaliste de l'état du monde, lui qui, chaque fois
qu'il voyageait, s’aventurait dans les lieux les plus sordides où personne
jamais ne va? Au regard d'une civilisation en pleine euphorie économique des H 30 glorieuses », Joseph discerne le péril que représentent des
laissés-pour-compte frustrées à qui un minimum de dignité est refusé. Il y a
urgence! Tôt ou tard, des leaders vont surgir. Ils secourront l'apathie des
foules aux rancœurs impuissantes. Ils sauront exploiter leurs souffrances pour
en faire des militants prêts à tous les sacrifices. Unis dans une haine
implacable pour un monde dédaigneux de leurs malheurs, ils allumeront des feux
de moins en moins contrôlables. La Terre ne sera-t-elle qu'un gigantesque
brasier?
Le Père
Joseph, lui, a compris que... LE SORT DE LA PLANETE EST SUSPENDU AU REGARD
AMOUREUX OUE CHACUN DES ÉTRES HUMAINS PORTE CHAQUE_JOUR _SUR LE V0ISIN_ LE PLUS
_DESHERITE_!
Cette
réalité s'impose à lui, sans nul doute, le jour où, à 39 ans, il pénètre pour
la première fois sur le bidonville de Noisy-le Grand. A cet instant, son
enfance toujours vivace ressurgit avec une acuité féroce. Soudain, il sent dans
sa chair la marque au fer rouge de l'esclave, du bagnard, de l'animai
d'abattoir qui, depuis toujours, s'est gravé, indélébile, dans son être. Ce
regard absent de ces femmes, de ces hommes humiliés, désunis, résignés, il ne
peut le supporter. Un mouvement de révolte absolu, un rejet, un dégoût
insupportable. L'envie de fuir ce cauchemar. Mais où aller? Qu'il le veuille ou
non, il sait qu'il n'y a, pour lui, aucune échappatoire. Depuis toujours, il
est parti prenante de leurs misères, de leurs malheurs. Lui et eux, lui avec
eux, ils appartiennent à un même peuple, le Peuple infâme des
laissés-pour-compte. II est condamné à enfer.
Quelques
jours plus tard, la foule s'est réunie, un brin menaçant. D'un curé, elle peut
tout exiger. Et lui, il n'a rien à offrir. Comme eux, il est démuni. Avec eux,
il ne possède que le germe invisible et ténu, aussi vivace qu'une étincelle
moribonde, toujours capable d'incendier la forêt : l’espérance.
Laissés-pour-compte, exclus, pour toujours humiliés ? Non, non, non ! Du plus
profond de son être, Joseph ne peut l'accepter. II ne devra jamais le tolérer.
Alors,
inattendue, ce cri spontané de révolte. Prétention insensée, serment
irréalisable, vœu solennel voué à l'échec. Folie grosse d'une espérance
invincible :
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«ENSEMBLE, NOUS GRAVIRONS LES
MARCHES DU VATICAN, DE L'ELYSEE, DE L'ONU! »
Ce jour-là, dans un éclair de
génie, le Père a découvert sous cette horde dépenaillée, un peuple. Le Peuple
que les malheurs unissent indissolublement. Et lui, depuis toujours, il
appartient à ce Peuple, indissolublement. Ensemble, qu'ils deviennent un Peuple
conscient de cette réalité. Un Peuple soudé dans un projet jamais encore tenté.
Une inversion radicale des valeurs véhiculées par les sociétés : Placer les
plus démunis, les plus désarmés au cœur des préoccupations de la Planète !
Ne possèdent-ils pas une
richesse exceptionnelle ? Eux, privés de tout, sans cesse bafoués dans leurs
droits, à tout bout de champ traités comme des ordures méprisables et
dangereuses, ah! Le jour où ils pourront parler, le jour où ils seront entendus,
1'humanité prendra un tout autre visage. Mieux que les grands mutilés qui
inventent toutes les astuces pour vivre; en société, les plus démunis sont 1es
experts de la société! Mieux que quiconque, ils savent ce que signifient le
droit de vivre en famille, la dignité, la liberté, (a justice, le pardon, la
paix ... parce qu'ils en sont privés! Oui, à travers 1'expérience permanente du
malheur, de la souffrance, du mépris, les parias de la Terre possède une
richesse exceptionnelle, un levier prodigieux capable de répondre aux
aspirations les plus inconsciemment espérées par l'Humanité entière. Certes,
aujourd'hui, ce ne sont que des individus ou des familles boiteuses en bagarres
perpétuelles. Ils sont prisonniers de leurs méfiances, jalousies, apathies, divisés
par d'absurdes mesquineries. Aujourd'hui, ils survivent chichement, accablées
par la maladie, dans 1'angoisse et les injustices. C'est pourquoi, aussi
longtemps que, pour survivre, ils se battront pour leur propre compte, jamais
ils n'échapperont à leur destin. Une seule issue est possible : prendre leur
vie en main. Solidaires et unis dans une même aventure !
Dès le lendemain, le Père Joseph
se met au travail.
En ces jours-là sur le
bidonville, une soupe quotidienne est distribuée aux affamés. Ignorant les
braves bénévoles qui font le service, il insulte copieusement les quémandeurs
qui, sagement, font la queue, gamelle à la main: «Vous avez des bras ? C'est
pour travailler! Vous avez des pieds ? C'est pour chercher du boulot!» Trois
semaines durant, il renouvellera sa diatribe. Jusqu'au jour où personne n'osera
plus mendier sa pitance.
Ses insultes, ses cris, sa
révolte, c'était la souffrance viscérale de son enfance. II revivait cette
honte permanente qu'avait subie sa mère, condamnée, en mendiant, à accepter le
mépris ou la condescendance pour nourrir ses gamins. II aurait tant voulu
travailler pour la libérer ! Il n'avait que six ans. Alors, dans la nuit du
petit matin, il courait à l'église pour servir une messe. Toujours volontaire
pour un mariage ou un enterrement. « Par piété précoce ? » II éclatait de rire,
proche du sanglot : « Pour offrir un sou à maman. »
Non, il n'aurait voulu, en aucun
cas, décourager les bonnes volontés et critiquer l'aide apportée à toutes les
détresses. Mais son être entier se révulsait : La Charité marchait sur sa tété
! Ceux qui désirent servir les pauvres, ce ne sont pas des maitres. Ce sont des
serviteurs. Oui, les Pauvres sont nos maitres. C'est une imposture que
d'accaparer un quelconque pouvoir au nom de la Charité en humiliant les pauvres
dans leur dignité. Un impératif: remettre la Charité sur ses pieds. C'est
l'esprit même des générosités innombrables auquel il faut faire effectuer une
tété à queue radicale. «La charité, c'est devenir pauvre pour avoir une voix de
pauvre. Non une voix de riche qui parle pour les pauvres. »
Joseph n'est pas un diplomate.
C'est un être blessé. Un être blessé qui vit dans la peau des écorchés, ses
pairs. C'est pourquoi il bouscule, il critique, il décourage, il crie, il
insulte. Manifestement, il dérange. A commencer par les gens du bidonville. En
un mot, il n'est guère aimé. Il doute. Il angoisse. L'envie de fuir. II est
seul. Personne ne se préoccupe de ses besoins. Aucun argent pour survivre. Au
bout d'un an, se présentent une, deux, plusieurs volontaires pour partager
cette ambition hors norme. Des femmes. Pendant dix ans, seules les femmes
acceptèrent d'épouser le destin des exclus, envers et contre tout. Plusieurs
moururent à la tâche. Et les hommes ? Ils sont bons pour les idées, pour
l'action. Ils n'enfantent pas. Ils n'enfantent pas un Peuple. J’en parle en
connaissance de cause.
Avec elles, le rêve de Joseph
prend forme. Mais pourquoi donc, au lieu de les garder prés de lui pour activer
le travail qu'il a entamé ici, les envoie-t-il sans attendre à travers le
monde, elles qu'il espérait depuis longtemps? Non seulement dans les taudis de
la banlieue parisienne, à la Courneuve ou à Stains, mais déjà à Londres, à New
York ... En fait, c'est lui-même qui part avec elles.
Son aspiration la plus profonde,
en effet, c'est de se fondre dans la vie de chacun des êtres les plus abimés
qui peuplent la planète. Sans en laisser un seul dans sa solitude et sa
désespérance humiliée. Un jour, n'avait-il pas interrogé comment il lui serait
possible de noircir sa peau pour comprendre ce qu'il en coûte d'être homme de
couleur? Atravers chacun des volontaires, c'est lui même qui se multiplie. Ils
lui permettent, pas à pas, de donner corps à cette intuition fondamentale,
surpassant tout ce que personne n'avait osé penser jusqu'à lui: Eradiquer la
Misère; en débusquant, jusqu'aux lieux les plus infâmes, les plus repoussés,
les moins fréquentables, là où se terre, invisible, la honte de l'Humanité.
Des «irrécupérables»? Mais c'est
pour eux, d'abord pour eux, vers qui Joseph cherche à porter tous ses efforts !
Avec leurs familles. Ces familles issues de ce long lignage qui, à travers les
siècles, ont engendré le Quart-Monde. Un Peuple qu'il veut unir,
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Tous
ensemble, debout. Les plus agressifs, les plus apathiques, les plus révoltés,
délinquants, récidivistes, drogués, alcooliques, voleurs impénitents sont aux
premières lignes du combat. En eux, il se voit lui-même, tel qu'il aurait pu
devenir sans des gens généreux et des heureux concours de circonstances grâce
auxquels son instinct de survie lui a permis, avec intelligence, de surnager.
En
choisissant d'être prêtre, il n'a jamais imaginé un seul instant, ne serait ce
que modeste, faire une carrière ecclésiastique. Ce don reçu du ciel - ce je ne
sais quoi qui l'incruste toujours plus profondément, à son corps défendant, à
son milieu d'origine - il le consacre, corps et âme, à sa famille estampillée
par le malheur. Une famille disséminée sur la Terre entière. En elle, il a vu
un Peuple. Un peuple aux richesses inconnues. Ce sont ces richesses qu'il veut
révéler. Dans l'univers infernal dans lequel chaque individu est englué, le
Peuple des Pauvres est la clef du Salut ! Ecrasé par ses souffrances
destructrices, celui-ci ne le sait pas encore. A lui, Joseph, de lui ouvrir les
yeux.
Ses études
théologiques, il les a faites, un peu bâclées, soutenu et protégé par son
ancien curé devenu évêque de Soissons, Monseigneur Douillard. L'Evangile est
désormais le mode d'emploi de sa vie sacerdotale, et le Christ, son guide. Le
Fils de l'Homme a vécu notre vie d'homme entre le Bethléem d'une famille sans
toit et le Golgotha des crucifiés ; le Fils de l'Homme ressuscité est sans
cesse - plus visible, plus manifeste, plus perceptible - multiplié à
des millions et des millions d'exemplaires.
L'abbé
Wresinski a choisi sa route. Un voyou, ce « mauvais » larron crucifié, lui a
inspiré son programme: « Sauve-toi toi même, et nous avec toi »! Fais
le travail du Père en ressuscitant, avec Toi, les plus désespérés damnés de la Terre.
Sa boussole:
deux phrases de trois mots. Deux phrases fondamentales. Deux phrases prononcées
par le Christ à l'instant où il dévoile son Message. Deux phrases
indissociables, car elles sont l'alpha et l'oméga de la Vie. Elles sont l'axe
obligé sans lesquelles l'Evangile est incompréhensible :
HEUREUX LES
PAUVRES - AIME TES ENNEMIS.
«Heureux les
pauvres!» Dans
ces pires moments de détresse, le gamin éprouvait au fond de lui, fugitifs et
fragiles, des bouffées de jubilation intime. La jubilation d'un pauvre heureux.
« Nous n'étions pas malheureux, grâce à notre mère» répétera-t-il
maintes fois, racontant l'épisode fameux des papiers à cigarette «Zig-Zag».
Le soir sous
la lampe, réunis autour de la table, tandis que la faim tiraillait encore les
ventres, ils enfilaient les papiers dans leur étui de carton pour gagner
ensemble quelques centimes indispensables à la survie. Parfois, contre toute
attente, il expérimentait cette joie soudaine qui, du plus profond de l'âme,
surgit au sein du dénuement le plus sombre lorsque, réunis dans un même cœur,
on travaille ensemble dans un amour partagé. Il la savourait avec intensité.
Pouvait-elle ne jamais cesser avec son goût d'éternité! Tout au long de sa vie,
au moindre contact d'un regard, d'un geste d'amour sincère, une étincelle
enfouie qui, parfois, s'enflamme un instant dans une jubilation intense. Seuls
les vrais pauvres et les miséreux écrasés par leur destin, ressentent, dans des
instants très brefs, la simple vérité de cette expérience.
C'est le
privilège du démuni d'expérimenter cette émotion à nulle autre pareille. Au
plus intime des profondeurs de son inconscience, un désir inextinguible de
vivre, vivre heureux. « C'est trop beau ! » Alors ce sentiment s'éteint
aussitôt. Le pauvre se jette à corps perdu à sa recherche. Mais personne ne lui
a offert le mode d'emploi. L'alcool, la drogue, le sexe, ce sont les seuls
moyens qu'il connaisse. Ainsi, il s'enfonce, plus profond, dans sa déchéance.
Il hurle son désespoir, il s'en prend à sa femme, aux gosses, à son entourage,
à la Terre entière. Il détruit sa baraque, il brule les voitures... La violence
et la haine sont ses seules armes connues, avant de s'effondrer dans sa
désespérance muette. Il a reçu tant et tant de promesses de vie immédiatement
trahies, qu'il se blinde pour ne plus être victime de ces mirages... avant de
se laisser piéger à nouveau. Tant l'Espérance est indestructible.
Ce secret
tout simple, tout au long de sa vie, le Père le communiquera aux familles
découragées. Cette jubilation est inconnue des nantis. Leur frénésie inassouvie
de se protéger sans cesse par des biens accumulés, se transforme-t-elle en
aigreurs maussades, en regrets stériles, en jalousies haineuses, en
frustrations maladives, dans la rancœur de ne pouvoir obtenir tout ce qu'ils estiment
être le bonheur suprême. Peut-être, moribonds, à l'instant où, contraints et
forcés, ils doivent lâcher prise, découvrent-ils étonnés, dépouillés, nus,
misérables, cette jubilation qu'ils ne connaitront plus pour ne l'avoir jamais
encore éprouvée?
«Aime tes
ennemis» Pour garder cette jubilation secrète
malgré ses doutes, ses angoisses, ses crises de conscience, combien de
«couleuvres » le Père Jo a-t-il du avaler? Pendant 32 années, un travail
titanesque au milieu des tempêtes. Rien ne lui fut épargné. Tollés de
moqueries, oppositions, critiques, incompréhensions et scepticisme, coups bas,
calomnies, médisances dans un haussement d'épaule. Jusqu'au jour où le
Quart-Monde entra dans l'Histoire.
Comment
a-t-il pu résister à une pression aussi accablante sans définitivement craquer,
sans jamais baisser les bras ? Son secret, c'est l'amour inconditionnel
qu'il portait à son Peuple écrasé dans lequel il voyait, à longueur de jour et
de nuit, le Fils de 1'Homme crucifié.
6
L’Amour! Mais pas n'importe quel amour, ce mot galvaudé, ambigüe
qui, souvent, s'arrête au sexe, favorise les intérêts. Mot nostalgique chargé
de regrets, rancœur Mot nostalgique,
chargé de regrets, rinceurs; déceptions, frustrations. L'Amour Majuscule est
une toute autre réalité. Joseph l'a vécu. Non sans tiraillements, sans larmes,
sans hunier des injures. Humilié, renié, dépecé, jamais, il ne pouvait
s'empêcher, comme malgré lui, de porter une attention remplie d'un amour
maternel à l'égard de ses Matres qui le faisaient tant souffrir. Comment est-ce
possible ? ... En eux, il découvrait sa propre image dévastée. Ils étaient le
miroir de ses propres contradictions insolubles. Son semblable détesté
n'était autre que lui-même, lui-même dans son désir insensé d'être Herbeux.
Un Pauvre bienheureux !
"Aimer ses ennemis? Mais
c'est impossible!" Tel est la réaction spontanée qui vient à l'esprit. Par
son expérience, Joseph savait à quel point il est impossible d'aimer... à moitié. "Quand je t'ai dis 'tu es faite pour aimer, je voulais dire
`tu es faite pour crever de douleur, de souffrance et de chagrin'. Car au fond,
tout au fond, c'est cela l'amour. Non seulement celui en Jésus-Christ; Mais
aussi tout amour humain,
surtout celui pour les pauvres gens. " Soudain effrayé par ces
mots d'une exigence folle qui, spontanément, s'étaient échappés de sa plume à
1'intention d'une de ses premières volontaires à la limite de la rupture, il
l'avait déchirée en petits morceaux. Reconstituée clandestinement par une
secrétaire, cette lettre est, aujourd'hui, le témoin reflétant la passion peu
imaginable qui l'habitait jour et nuit.
Du plus acéré de son âme, il
voulait entrainer dans son sillage les personnes de bonne volonté qui se
proposaient à l'aider dans sa lutte contre les détresses. Il les accueillait avec
un débordement d'espérances. Ce sont elles qui, grâce à leurs qualités que,
lui, il ne possédait pas, allaient arracher de ses entrailles cette misère qui
le désespérait. Ensemble, oui, ensemble, ils allaient acquérir une conscience
nouvelle: "la conscience qu'aucun
autre homme ne peut jamais nous être étranger ou ennemi. "
A ses volontaires,
demandaient-ils de l'héroïsme? Pas du tout! Ti ne cherchait qu'à faire
d'eux-mêmes des êtres plus humains. "Notre
chance à nous, c'est de savoir que même avec tous nos manques, malgré toutes
nos faiblesses, nos défaillances, nos infidélités, nos trahisons, les
hommes de la misère nous pardonnent ». L'itinéraire
qu'il avait suivi ne lui semblait absolument pas extraordinaire. II n'avait
fait que prendre celui du charpentier de Nazareth, voici deux milles années.
Pour Joseph, ce chemin était d'une clarté solaire. Débroussaillé par le
programme des Béatitudes, il suffisait de mettre
un pied devant l'autre pour
avancer, sans jamais s'arrêter. Notre marathonien n'avait négligé qu'un détail:
talonné par la misère qui le poursuivait, il avait, dès sa naissance, une bonne
longueur d'avance. Ce sont des kilomètres qu'il avait pris au fil des années.
Or, se doutait-il qu'une bonne paire de siècles ne serait pas de trop pour qu'il
soit rejoint, compris et dépassé par une humanité, depuis trop longtemps
empêtrée dans sa marche, enterrée sous des Himalaya de futiles bagatelles?
Impatient, Joseph ne comprenait pas. C'est pourquoi il tempêtait, il criait, il
jurait, pris d'une frénésie de violence. Il n'était autre que le miséreux
impuissant qui, dans le désert de l'indifférence, hurle son désespoir d'être
aimé pour qu'enfin, il découvre la joie d'aimer.
Attendre encore si longtemps
pour que l'intelligence émerge des conneries mesquines, des calculs avaricieux
de petits malins aux yeux crevés par la soif démente de Pouvoir et de gloriole
? Mais le temps presse! 11 y a urgence! Le Monde est menacé des plus terribles
cataclysmes. D'un jour sur l'autre, ils peuvent s'abattre sans crier gare.
Certes, les plus hauts responsables en sont conscients. Parmi eux, les
dignitaires religieux de toute obédience ne sont pas les moins clairvoyants.
Des bataillons de secouristes se penchent au chevet d'une Terre en souffrance.
Depuis les anarchistes trublions ou pacifistes bigarrés jusqu'aux politiques et
religions fort structurées, les "O.N.U's" de tout poil se triturent
les neurones pour offrir des solutions-miracle. Dans l'Eglise catholique
"les Mitres Bleues" sont en premières lignes. Officiellement, la
lutte a été engagée en cette date historique du 17 octobre 1987, point de
départ du refus juré de la misère.
Pour comprendre un peu mieux
l'abime qui sépare la vision réaliste du Père Joseph dans son utopie, avec les
moyens mis en œuvre par ces organismes et institutions, à titre d'exemple,
courez sans retard chez votre libraire favori. Procurez-vous un best-seller
mondial, publié en langue française par sept éditeurs et tiré à de centaines de
milliers d'exemplaires: "Dieu est Amour", la lettre encyclique de Sa
Sainteté Benoit XVI sur l'amour chrétien. La seconde partie est entièrement
consacrée à la vision passée, présente et future de l'Eglise qui, des pauvres,
en a fait l'objet de soins constants. L'intuition du Père, puisée aux sources
de l’Evangile, est-elle évoquée? Crayon en main, annotez ce document insigne.
Le résultat risque de vous surprendre.
... Accoudés au balcon du
paradis, les anges contemplent le cortège des laissés-pour-compte, ces êtres en
trop, eux qui n'étaient pas aimés. Parmi eux, un gamin, Jo, curé de la
racaille. Ils s'interrogent "C'est pour lui que certains rêvent des ors et
des pourpres vaticanes? Béatifié ? Canonisé ? Confiné dans une niche à l'usage
de pieux dévots? "Ils éclatent de rire. « Ah ! Non ! Irrécupérable
parmi les irrécupérables, Joseph, Tu ne peux pas être récupéré à bon
compte ! »
Benoit Charlemagne. Semaine
Sainte 2007.