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RUMEURS DE SUCCESSION
Par Hervé
Yannou - 25/04/2008
À
81 ans, le Pape est apparu fatigué lors de son voyage aux États-Unis.
Aux États-Unis, à son «staff» qui lui présentait chaque
soir le programme du lendemain, horaires, temps de déplacement, rencontres,
nombre de discours, Benoît XVI répondait, non sans humour, mais avec lucidité,
«vous allez m'épuiser». Durant ce voyage de six jours outre-Atlantique, le Pape
est effectivement apparu fatigué, en particulier lors de la messe à la cathédrale
de New York, le samedi matin. Il fut alors soutenu pour gravir les marches de
l'autel, officiellement pour ne pas trébucher sous le poids de ses lourds
ornements liturgiques. Quelques heures plus tard, il était revigoré au contact
des futurs prêtres et des jeunes du séminaire Saint-Joseph. Toujours auprès des
Américains, il s'est d'ailleurs excusé de la «brièveté» et du nombre réduit des
étapes de son voyage. À son habitude, son entourage a tenté de le convaincre
d'ajouter des événements à ses déplacements courts et relativement rares, mais
Benoît XVI n'a pas cédé. Il apprécie peu les grandes foules, aime les voyages
circonstanciels et a l'esprit casanier.
Dès son retour, le lundi
21 avril au Vatican, il a dû prendre du repos. Le mardi est pour lui un
jour sans audience officielle. Mercredi, l'audience générale, à laquelle se
pressent chaque semaine des milliers de fidèles, a été suspendue pour lui
accorder une journée de plus sans engagement public. Le décès de l'un de ses
«ministres», le cardinal colombien Alfonso Lopez Trujillo, en charge de la
Famille, lui a malgré tout imposé de descendre dans la basilique Saint-Pierre
pour conclure la cérémonie des funérailles dont la messe a été célébrée par le
cardinal Angelo Sodano, doyen des cardinaux.
Trois ans après l'élection de
Benoît XVI, sa succession n'est pas encore le quotidien du Vatican mais les
rumeurs vont bon train. Il est vrai qu'il a fêté ses 81 ans le 16 avril et
chacun sait sa santé fragile. Le Souverain Pontife monte et descend des escaliers,
il est encore alerte mais il a l'âge de ses artères. Et, ce n'est un secret
pour personne, le Pape est fragile du cœur.
D'ailleurs, il s'est toujours
ménagé. Mais, depuis quelques mois, il a encore réduit le nombre de ses
audiences et en a limité le nombre de participants. Il se dispense parfois,
lorsque son agenda est trop chargé, de leur lire le discours qui leur était
destiné, et le remet au responsable du groupe qu'il reçoit. À Pâques, il a
aussi renoncé à suivre à pied le traditionnel chemin de croix au Colisée et ne
s'est pas recueilli, comme les années précédentes, allongé la face contre
terre, devant l'autel majeur de Saint-Pierre lors de la célébration du Vendredi
saint. Le Pape assume ainsi la présidence de toutes les grandes cérémonies
liées à sa charge, mais il délègue beaucoup et, en raison de son âge, il le
fera sans doute de plus en plus. Ça ne l'empêchera pas de venir en France du 12
au 15 septembre prochain pour le 150e anniversaire des apparitions de la
Vierge à Lourdes. Ce voyage le 10e de Benoît XVI à l'étranger
comptera une étape parisienne. Il sera reçu par le président de la République,
rendant ainsi à Nicolas Sarkozy sa visite officielle de décembre dernier. Avant
de rejoindre Lourdes, objet de son voyage dans la soirée, le samedi matin
devrait être consacré à une messe en plein air sur l'Esplanade des Invalides
concélébrée avec les évêques d'Ile-de-France.
Plus traditionnel que Jean-Paul II
En élisant, il y a trois ans,
Joseph Ratzinger, alors âgé de 78 ans, au lieu d'une personnalité plus jeune,
les cardinaux avaient fait le choix d'un pape «de transition» après les
vingt-six ans de règne de Jean-Paul II, élu, lui, à 58 ans. Benoît XVI est l'un
des papes les plus âgés à avoir été élu à la tête de l'Église catholique. Une
règle non écrite voudrait qu'après des pontificats longs et féconds, les
cardinaux choisissent un pape âgé pour «faire une pause». Ils se sont parfois
trompés. En 1878, après les trente-deux ans de pontificat de Pie IX (le plus
long de l'histoire si l'on excepte celui, plus légendaire, de saint Pierre),
ils élirent un vieux cardinal réputé malade. Léon XIII régna encore vingt-cinq
ans. Après Pie XII, Jean XXIII fut élu en 1958 à 77 ans, ne régna que cinq ans,
mais convoqua un concile.
En un demi-siècle,
l'espérance de vie a largement augmenté et en élisant le cardinal Ratzinger,
les princes de l'Église ont choisi la compétence avant l'âge avec la volonté de
le voir exercer son ministère autrement. Pour de nombreux cardinaux, en effet,
derrière le règne ultramédiatique de Jean-Paul II, l'Église risquait de
s'effacer au profit de son seul chef. Plus traditionnel, Benoît XVI est moins
omniprésent et interventionniste, plus solennel. Il improvise peu, ne fait
presque jamais d'entorse au protocole préétabli et se laisse guider par ses
assistants qui ont toute sa confiance.
Le cardinal Tarcisio Bertone,
son secrétaire d'État, joue ainsi un grand rôle, au point d'être parfois
surnommé le «vice-pape». Le choix de son bras droit par Benoît XVI, il y a deux
ans, suscita quelque surprise car il était le premier non-diplomate à ce poste
depuis près de quarante ans. Mais le cardinal Bertone, religieux salésien,
pasteur italien affable et médiatique, est un fidèle parmi les fidèles d'un
Joseph Ratzinger qu'il a servi pendant sept ans à la congrégation pour la
Doctrine de la foi, avant de rejoindre l'archevêché de Gênes. Le cardinal
Bertone fait preuve d'un dynamisme très remarqué. Entre le Pape et son «numéro
deux» s'est ainsi instaurée une sorte de partage des rôles : il y a le
pape «qui écrit» et «celui qui voyage». Les déplacements du cardinal Bertone en
Pologne, au Pérou, au Portugal, en Argentine, puis à Cuba il a rencontré Raul
Castro le jour où il succédait à son frère Fidel ainsi qu'en Arménie et en
Azerbaïdjan sont désormais traités par le Saint-Siège comme ceux du Souverain
Pontife. Le cardinal Bertone assume d'ailleurs parfaitement son rôle :
«C'était impressionnant et émouvant de voir tant de personnes le long des
routes (…). Ils saluaient, ils applaudissaient. Ils criaient : vive le
Pape», a-t-il confié à son retour de Cuba.
Si le cardinal endosse son
rôle de «vice-pape» sans mal, c'est aussi qu'il est camerlingue. Après la mort
de Benoît XVI et durant l'interrègne, il deviendra le personnage central du
Vatican. Avec cette double casquette de secrétaire d'État et de camerlingue que
coiffa aussi Eugenio Pacelli, le futur Pie XII le cardinal Bertone est donc
incontournable.
Une papauté qui pourrait échapper pour la première fois à
l'Europe
En trois ans, Benoît XVI a
nommé 38 nouveaux cardinaux sans bouleverser la géographie de leur collège.
Aujourd'hui, en cas de conclave, ils seraient 118 électeurs :
69 % d'entre eux sont des «Occidentaux», d'Europe et d'Amérique du Nord. À
eux seuls, les Italiens ont numériquement plus de poids que l'Amérique latine
ou que l'Asie et l'Afrique réunies. Mais parmi ces cardinaux, il n'y a pas
encore de nouvelle figure qui s'impose comme possible successeur. Faute de
nouvelles personnalités marquantes, beaucoup estiment que si un conclave devait
avoir lieu aujourd'hui, le choix se ferait entre le cardinal Bertone, 74 ans,
présent sur tous les dossiers en cours, et l'archevêque de Buenos Aires, le
cardinal Jorge Maria Bergoglio, 72 ans, connu pour sa rigueur doctrinale
teintée d'un esprit d'ouverture sur les questions sociales. Il y a trois ans,
ce dernier aurait déjà été l'outsider de Joseph Ratzinger. La rumeur dit que ce
jésuite aurait fait comprendre à ses électeurs qu'il ne voulait pas être élu.
Les cardinaux ne font
officiellement pas campagne. Mais depuis l'élection de Benoît XVI, ils se
montrent encore plus discrets et surtout attentifs à ne pas heurter le
Saint-Siège, très vigilant quant à leurs faits et gestes et aux contenus de
leurs écrits. L'un d'entre eux vient cependant de «sortir du bois». Le cardinal
hondurien Oscar Rodriguez Maradiaga, 66 ans, archevêque de Tegucigalpa,
président de la Caritas internationalis, l'une des plus puissantes institutions
catholiques, pourrait bien s'affirmer comme l'une des figures de proue des
cardinaux «en vue». Un rôle qui était dévolu naguère au cardinal Carlo Maria
Martini, ancien archevêque de Milan. Mais ce jésuite âgé de plus de 80 ans ne
peut plus participer à un conclave.
Dans un livre récemment
paru en France*, le cardinal Maradiaga imagine une papauté qui
sortirait d'Europe. Ce «papamobile» qui jure qu'il se refuse «à laisser cette
idée polluer» ses pensées, considère que le futur chef de l'Église pourrait
venir du tiers-monde et plus particulièrement d'Amérique latine, où vit la
moitié des catholiques.Un pape «qui porte les préoccupations du tiers-monde»
aurait «une faculté de dialogue pour peser sur les négociations Nord-Sud», juge
cet homme très estimé dans les instances internationales (FMI ou OMC) qui est
déjà intervenu à Davos. Rodriguez Maradiaga ne cache pas qu'il regrette
«l'ethnocentrisme» de Rome qui a conduit par exemple à une condamnation «sans
nuances» d'une théologie de la libération où lui observait de réels fruits
pastoraux, dans des assemblées pas forcément politisées. Personnage populaire,
connu pour son goût pour les vols en hélicoptère et son amour de la bossa-nova,
mais aussi pasteur rigoureux doctrinalement, Oscar Rodriguez Maradiaga dit que
le futur Pape devra être «un homme du XXIe siècle» qui mettra «en phase
tradition et innovation». Une manière de dessiner un autoportrait ?
* Cardinal Oscar Rodriguez Maradiaga, De la difficulté
d'évoquer Dieu dans un monde qui pense ne pas en avoir besoin, entretiens avec
Éric Valmir, Robert Laffont, publié le 14 avril.